L’HISTOIRE JAPONAISE DE L’HOMME-REQUIN

Samebito, homme requin

L’Homme-Requin, appelé au Japon Samebito (鮫人), est un personnage fabuleux issu du folklore japonais. Bien que cette figure mythologique mi-homme mi-requin puisse être assimilée à un monstre à cause de son apparence, elle est considérée au Japon comme une créature fantastique au même titre que les ningyo (人魚), le terme japonais pour nommer les sirènes. Tout comme dans le conte de Urashima Taro qui nous entraîne au fond des mers, l’histoire de l’homme-requin nous propose de suivre l’aventure d’un Samebito, sorte d’ogre des profondeurs aquatiques, durant son séjour sur la terre des humains. Cette histoire japonaise s’inscrit donc dans une dimension fantastique et se présente comme un conte légendaire s’appuyant sur un schéma classique et une morale qui ne laissera pas indifférent le lecteur.

L’HOMME-REQUIN : LA RENCONTRE ENTRE UN JAPONAIS ET UN SAMEBITO


Dans la province d’Omi, Totaro, un jeune homme de 29 ans vivait en bordure du lac Biwa qui communiquait avec la mer. Encore célibataire, il avait pour dessein d’épouser une jeune et belle femme mais son idéal ne s’était pas encore présenté à lui. Un jour qu’il traversait le long pont de Seta qui surplombait le lac, il vit accroupi près du parapet un homme étrange. Il s’approcha de lui et s’aperçut que sa peau était noire comme de l’encre, que son visage ressemblait à celui d’un démon, avec des yeux verts comme des émeraudes et une barbe identique à celle des dragons. Tout d’abord effrayé par cette horrible créature, Totaro se laissa finalement  apaiser par le regard doux du monstre et osa s’approcher encore pour découvrir qui il était. L’être à l’apparence pour le moins surnaturelle répondit au doute du jeune homme en révélant son identité.

C’était un homme-requin, ou Samebito, qui vivait au fond des mers dans le merveilleux Palais des Dragons. Il lui révéla aussi qu’il était peu de temps auparavant officier subalterne au service des huit grands rois-dragons mais qu’il avait commis une faute et qu’il en avait été banni. Hors de son élément naturel, le pauvre monstre errait en surface et ne parvenait à trouver ni refuge ni nourriture. Il implora Totaro de lui venir en aide avec une voix si plaintive que le jeune homme ne put rester indifférent à l’histoire de cet officier déchu. Et comme il y avait dans son jardin un étang large et profond, il proposa à son nouveau compagnon l’homme-requin de le suivre jusqu’à son domaine et de rester dans les eaux de l’étang aussi longtemps qu’il le souhaitait. C’est ainsi que l’homme-requin vécut pendant près de six mois, faisant de l’étang son nid douillet et se nourrissant des poissons et coquillages que Totaro lui ramenait tous les jours.

L’HOMME-REQUIN : LA MALADIE D’AMOUR DE TOTARO

Totaro vivait près de Miidera, un célèbre temple bouddhiste situé dans la ville d’Otsu. Et en ce septième mois, un important pèlerinage de femmes se rendit au temple pour participer à des festivités. Sentant qu’il y avait là l’occasion de faire de belles rencontres, Totaro se dirigea à son tour vers le temple d’Otsu. Là, au milieu de l’assemblée de femmes réunis pour les fêtes, il remarqua surtout l’une d’entre elles par sa beauté extraordinaire et immédiatement en tomba éperdument amoureux. Elle semblait n’avoir que 16 ans mais rien n’aurait pu arrêter Totaro qui, une fois la réunion terminée, la suivit jusqu’au village voisin où elle s’était arrêtée pour quelques jours avec sa mère. Il apprit en questionnant les villageois qu’elle s’appelait Tamana, ce qui signifie « joyau ».

La jeune fille était comme lui célibataire mais ses parents exigeaient de celui qui voudrait prendre sa main qu’il ne soit pas ordinaire et qu’il lui apporte comme cadeau de fiançailles dix mille rubis. C’était plus que ce qu’il n’aurait jamais et Totaro s’en retourna chez lui malheureux à l’idée qu’il ne pourrait jamais épouser la femme de ses rêves. Et pourtant, les jours passaient et il ne parvint jamais à chasser de son esprit le doux souvenir de Tamana. Il en était tellement obsédé qu’il ne put continuer à s’alimenter normalement et en tomba malade. Il ne pouvait même plus sortir du lit et fit envoyer un médecin pour venir l’examiner. Le verdict fut bref mais précis : n’importe laquelle des maladies peut être guérie tant que le traitement adéquat est suivi, mais seule celle de Totaro était inguérissable. La maladie d’Amour ne dispose en effet d’aucun remède et il faut se préparer à en mourir pour celui ou celle qui l’a attrapée. Le médecin partit ainsi de la demeure sans prescrire un seul médicament.

L’HOMME-REQUIN : LES LARMES DU SAMEBITO

L’homme-requin qui vivait jusqu’à présent des jours paisibles dans son étang apprit la mauvaise nouvelle et sortit de l’eau pour constater de ses yeux émeraudes l’ampleur de la maladie. Il se mit alors à prendre soin du jeune Totaro nuit et jour pour essayer de le soigner, tout en ignorant la cause et la gravité du mal qui rongeait son compagnon. Une semaine passa ainsi avant que Totaro se décide à révéler la vérité à la l’homme-requin et à lui faire ses adieux, persuadé qu’il ne lui restait plus beaucoup à vivre. Lorsque le Samebito apprit le sinistre sort qui attendait son compagnon, il poussa un bruyant cri de douleur et se mit à pleurer toutes les larmes de son corps. De grosses larmes de sang coulaient de ses yeux verts et ruisselaient sur ses joues noires. Et en touchant le sol, elles se solidifièrent et se transformèrent en pierres précieuses.

Totaro, d’abord triste de voir l’homme-requin si touché, réalisa que ces larmes qui se transformaient miraculeusement en joyaux pourraient lui sauver la vie. Si seulement le Samebito pleurait assez pour avoir les dix mille rubis requis, cela lui permettrait de prendre la main de Tamana ! Il sauta de son lit et commença à compter toutes les larmes que le pauvre homme-requin avait versées. Malheureusement, le compte n’y était pas et Totaro, tout en remerciant son compagnon de ses larmes généreuses, l’encouragea à pleurer encore pour lui permettre d’avoir le nombre exact de rubis, ce qui le guérirait complètement. Ce à quoi le gentil homme-requin répondit qu’il craignait d’avoir déjà pleuré tout ce que son corps lui permettait et qu’il ne pouvait plus en verser une de plus. Il lui révéla que les créatures des mers ne pleurent que lorsqu’elles éprouvent un chagrin véritable et que tel fut le cas lorsqu’il avait appris la mort prochaine de Totaro, mais que désormais, sans réelle peine, il ne pourrait plus répandre de nouvelles larmes miraculeuses.

L’HOMME-REQUIN : LE SAUVETAGE DE TOTARO PAR LE SAMEBITO

La joie de Totaro fut ainsi de courte durée. Les beaux desseins qu’il venait de s’imaginer avec tous ces rubis en poche tombaient à l’eau car, sans les dix mille requis, la main de sa promise ne lui serait pas accordée et il retomberait malade à en mourir. L’homme-requin comprenant qu’il était la clé de la situation proposa ceci à son compagnon : en allant sur le pont de Seta demain et en pensant à son royaume des mers lointain, sa nostalgie et les bons souvenirs des jours heureux pourraient lui faire remonter des larmes sans que personne ne puisse les arrêter ou même les compter. Totaro trouva l’idée excellente et accepta avec joie la proposition de l’homme-requin. Ils partirent de très bonne heure le lendemain, sans oublier de prendre avec eux du vin et des victuailles pour passer le temps nécessaire à l’accomplissement du nouveau miracle. Après s’être installé et avoir commencé à se repaître, l’homme-requin se tourna vers la mer d’Argent où se trouvait le Royaume des Dragons.

Le souvenir des jours heureux commença à monter et gonfler le cœur de l’homme-requin d’un énorme chagrin. Il éprouva un mal du pays si fort que des larmes commençaient à perler par centaines de ses yeux émeraude. C’était plus qu’il n’en fallait pour Totaro qui se précipita sur le pont pour ramasser les rubis qui venaient de s’y disperser. Un cri de joie immense se fit entendre lorsque, après les avoir réunis dans une cassette, il parvint au nombre de dix mille. Presque au même moment, une douce musique se fit entendre et un palais sortit lentement des eaux. Le Samebito comprit qu’une amnistie avait dû être prononcée dans son ancien royaume et qu’il était rappelé auprès des siens. Il pleurait maintenant de bonheur en voyant ce palais qui l’attendait et à l’idée de savoir que, grâce à ses larmes, son compagnon ne mourrait pas et pourrait épouser sa promise. Il dit adieu à l’homme qui l’avait sauvé au même endroit quelques mois auparavant et lui rappela toute la gratitude qu’il avait envers lui.

Avant de plonger dans la mer, l’homme-requin dit enfin à Totaro qu’il était très heureux d’avoir eu l’occasion de témoigner sa reconnaissance pour la bonté qu’il avait eue envers lui quand il était au plus mal. Et le Samebito ne fit plus jamais d’apparition sur la terre ferme après cet épisode. De son côté, Totaro s’en alla prestement présenter la cassette pleine de rubis aux parents de Tamana qui lui accordèrent aussitôt la main de leur fille. Grâce à sa générosité et à l’aide qu’il avait apportée à l’homme-requin, il parvint à défier la mort et à réaliser son rêve d’épouser la plus belle des femmes que le destin pouvait mettre sur son chemin.

LA RECONNAISSANCE DE L’HOMME REQUIN

« La reconnaissance de l’Homme-Requin » est une histoire du folklore japonais que Lafcadio Hearn (1850-1904) a reprise dans son ouvrage « Fantômes du Japon ». L’écrivain britannique, né en Grèce d’un père irlandais et d’une mère grecque, et élevé en Grande-Bretagne, avait fini par trouver au Japon l’apaisement auquel il aspirait après une vie tourmentée. Marié à une Japonaise et totalement immergé dans cette culture qui le fascinait, Lafcadio Hearn s’était lancé quelques années avant sa mort dans l’écriture de cet ouvrage, dans lequel il a collecté et traduit une cinquantaine d’histoires issues du folklore japonais. Il y fait largement appel au fantastique, au surnaturel et/ou à l’au-delà pour interpeler, troubler, voire effrayer ses lecteurs.

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Michael Amerigo

Rédacteur en chef | 📕 "Considérez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne filent ; cependant, je vous dis que Salomon même, dans toute sa magnificence, n'était point vêtu comme l'un d'eux." (Nouveau Testament | Matthieu 6.28)