OKINAWA : CAMPAGNE ÉLECTORALE SUR FOND DE GUÉRILLA JURIDIQUE

Campagne élé

Vendredi 31 août 2018, le gouvernement de la préfecture d’Okinawa a retiré l’autorisation donnée en 2013 pour des travaux d’aménagement aux abords du Camp Schwab, base du 4éme Régiment de Marine américain, sur le site de Henoko dans la municipalité de Nago. Cette rétractation intervient alors qu’a débutée dimanche 02 septembre la campagne pour le poste de gouverneur de la préfecture dont l’élection est programmée pour le 30 septembre.

LE RETRAIT DE L’AUTORISATION, DERNIÈRE VOLONTÉ DE TAKESHI ONAGA

Annulation des permis de construire

La décision était attendue, seule la date de son annonce restait inconnue. L’annulation des permis de construction autour du Camp Schwab a donc été officiellement annoncée par les deux gouverneurs adjoints de la préfecture d’Okinawa, Moritake Tomikawa et Kiichiro Jahana, lors d’une conférence de presse à la préfecture ce vendredi 31 août. Les deux hommes sont en charge de la gouvernance de cette région depuis le décès, le 8 août, du gouverneur Takeshi Onaga, mort des suites d’un cancer du pancréas. Fidèle à ses dernières volontés, l’assemblée préfectorale a donc décidé de relancer la bataille juridique autour de l’autorisation donnée en 2013 par le prédécesseur de Takeshi Onaga, Hirokazu Nakaima, pour l’aménagement du site de Henoko.

Les travaux opérés devant permettre la délocalisation de la base américaine de Futenma au cœur de la municipalité de Gimowan vers le Camp Schwab, situé dans une zone moins peuplée d’Okinawa, dans la municipalité de Nago. Une première bataille juridique portant sur la validité du permis s’était soldée en décembre 2016 par une défaite des opposants aux travaux. Mais Takeshi Onaga, avant sa disparition, avait planifié une contre-attaque juridique que portent aujourd’hui ses adjoints.

Report des travaux d’aménagement

Le gouvernement central à Tokyo a d’ailleurs pris les devants. Les travaux d’aménagement sur la côte, prévus pour débuter le 17 août, n’ont tout simplement pas commencé, ayant été reportés sans explication ni calendrier de reprise. Le Ministre de la Défense, Itsunori Onodera, se bornant à trouver regrettable la décision du gouvernement d’Okinawa et annonçant que ses services à Okinawa analyseraient les raisons de ce retrait d’autorisation et prendraient les mesures légales adéquates. Il faut dire que les motivations des opposants semblent, comme l’écrit l’éditorial du Asahi Shimbun du 1er septembre, grand journal d’opposition, légitimes.

Lorsque l’accord fut donné en 2013, l’administration centrale s’est engagée à informer les autorités locales sur les analyses géologiques effectuées sur le site et à discuter avec elles de ces résultats. Or l’administration centrale n’aurait pas respecté cet engagement alors même que les études menées auraient démontré que le site est particulièrement sensible, puisqu’au delà de 40 mètres le sol aurait la texture de « mayonnaise » et qu’il est de plus fort probable qu’une faille sismique courre dessous. Informations soupçonnées d’avoir été non dévoilées pendant presque deux ans pour que les travaux en arrivent à un point de non retour. En toute illégalité.

TAMAKI « LE SUCCESSEUR » CONTRE SAKIMA « L’HOMME DE TOKYO »

Atsushi Sakima, un soutien à la délocalisation

Cette relance de la bataille juridique intervient alors que débute ce dimanche 02 septembre la campagne pour la succession de Takeshi Onaga au poste de gouverneur de la préfecture d’Okinawa. Les deux thèmes principaux en seront donc la présence des bases américaines et la relation entre Okinawa et le gouvernement central à Tokyo. Car derrière l’opposition à la délocalisation de Futenma vers Henoko, c’est l’attitude du gouvernement central vis à vis des populations locales et de leurs représentants qui est mise en cause. L’ancien gouverneur Onaga et son mouvement « All Okinawa » n’ont ainsi eu de cesse de dénoncer le mépris de Tokyo pour Okinawa, qui impose ses décisions sans concertation ni respect. Les autorités d’ Okinawa n’hésitent alors plus à s’opposer et à affronter par tous les moyens légaux le gouvernement central.

C’est cette posture d’opposition que le candidat du Parti Libéral Démocrate (Jiminto), le parti du Premier Ministre Abe, veut changer. Atsushi Sakima a ainsi clairement affirmé lors de l’annonce de sa candidature, mardi 14 août qu’il souhaitait « retisser les liens » avec Tokyo et mener à bien les travaux commencés à Henoko. Il faut dire que celui qui est actuellement maire de Ginowan a un intérêt particulier à cette délocalisation. Il peut compter sur le soutien du Komeito, parti de gouvernement allié au Jiminto mais aussi sur celui, nationaliste, du Parti de la Restauration du Japon (Nippon Ishin). Mais conscient que le sujet des bases américaines est trop sensible, la stratégie de Atsushi Sakima sera de mettre l’accent sur l’économie et d’éviter toute interférence venant de Tokyo.

Denny Tamaki, un opposant de longue date

En face de lui, le camp des opposants aux travaux à Camp Schwab et à la délocalisation de Futenma vers un autre lieu situé à Okinawa semble avoir trouvé son candidat officiel. Si dans les premières heures suivant la mort du gouverneur Takeshi Onaga, son adjoint Kiichiro Jahana a paru être le plus prompt à reprendre le flambeau, un enregistrement du défunt est venu modifié la donne quelques jours plus tard. Ce dernier désigne en effet dans l’enregistrement deux personnes comme susceptibles de lui succéder : Morimasa Goya, 69 ans, un important homme d’affaire local, soutien indéfectible de Onaga, et Denny Tamaki, 58 ans, député élu de la 3ème circonscription de Okinawa. Si Goya a rapidement annoncé son refus de se présenter, en revanche, le 29 août, Denny Tamaki a annoncé qu’il acceptait de concourir pour défendre les positions de « All Okinawa« , l’alliance entre libéraux et conservateurs que Takeshi Onaga avait mise sur sur pied.

Denny Tamaki, en plus de rassembler les opposants historiques aux bases américaines, a su se faire adouber par les adjoints de Onaga comme en témoigne la présence à ses cotés de Kiichiro Jahana. Il peut aussi attirer des partisans conservateurs du Jiminto car comme Secrétaire Général du Parti Libéral (Jiyuto) il est naturellement soutenu par son président Ichiro Ozawa, ancien membre influent du Jiminto. Il a enfin obtenu le soutien du président du premier parti d’opposition, le Parti Démocrate Constitutionnel (Rikken Minshuto), Yukio Edano. Cette coalition, doublée de l’aura de son prédécesseur, pourrait bien porter ce fils de militaire américain (père qu’il n’a jamais vu) à la tête d’ Okinawa.

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Alexandre Joly

Rédacteur | 📕 "Il y a, sans doute, beaucoup de langues différentes dans le monde, mais aucune n'est sans signification ; et si je ne connais pas le sens des mots, je serai un barbare pour celui qui parle, et celui qui parle, à mon sens, sera un barbare." (Nouveau Testament | Corinthiens 14.10-11)